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Le passé de l’Afrique lui promet un grand avenir

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Compte-rendu par Alexandra Noury de la réunion de Solidarité et Progrès à Rennes sur les manuscrits de Tombouctou

 M. Karim Kahlal

C’est malheureux, mais c’est la guerre au Mali qui nous a ouvert les yeux sur le trésor de Tombouctou. Février 2013, au local de Solidarité et Progrès à Rennes, en lisant la presse locale, nous avons eu écho des conférences que M. Karim Kahlal, ancien chef du projet de numérisation et d’exploitation des manuscrits de Tombouctou, tenait sans relâche partout en Bretagne.

Nous venions d’organiser au bureau une réunion sur le futur de l’Afrique et du Mali. Nous nous sommes dit qu’avec tant d’efforts déployés, M. Kahlal devait être quelqu’un de passionné, comme nous. C’est pourquoi nous sommes allés voir une de ses conférences qui nous a acquis à la cause : l’Afrique a un grand futur, mais elle a aussi un grand passé ! Lors de l’échange qui s’en est suivi, M. Kahlal a accepté de tenir une conférence pour notre réseau rennais. 17 personnes ont répondu présent pour plus de 3h de concentration sans faille.

Pour les Algériens, l’expression « aller à Tombouctou » veut dire « aller nulle part », ou « chercher l’introuvable » et résume bien l’état du réseau routier autour de cette ville sahélienne. Paradoxalement, il se trouve qu’à Tombouctou se cache peut-être la future Florence d’une renaissance africaine, car les familles qui y vivent y protègent jalousement depuis des centaines d’années le trésor d’une renaissance passée, comptant près de 100 000 manuscrits dont certains datent de 600 et même de 1000 ans !

M. Kahlal ayant travaillé depuis 2009 sur ces manuscrits, il est difficile de transmettre toute la richesse de son discours en quelques lignes. Je m’attarderai cependant (avec beaucoup de subjectivité) sur les points les plus marquants.

Alors que l’Europe était encore plongée dans le Moyen Age vieillissant, Tombouctou était un grand carrefour commercial et la capitale culturelle de l’Afrique de l’Ouest, faisant rayonner le savoir et la tolérance à des milliers de kilomètres. Parmi les 100 000 habitants que Tombouctou comptait alors, environ 30 000 étudiants peuplaient les écoles et les mosquées. Des jeunes et des savants de toute l’Afrique s’y installaient pour se former ou pour mener des recherches. Une économie florissante fut développée autour de la transmission du savoir : production de papier, d’encre, conservation des livres etc. Pour comprendre l’importance de cette ville, on peut la comparer à Anvers ou Florence qui avaient autant d’habitants à cette époque !

Musique, art de gouverner, philosophie, astronomie, médecine, agriculture, les manuscrits sont d’une richesse inouïe et qui, paradoxalement, nous est restée depuis des siècles inaccessible et inconnue. Je pense que la révéler aujourd’hui, cela signifierait bouleverser les images reçues sur l’Afrique.

Saviez-vous que, alors qu’en Europe l’héritage de la culture grecque avait quasiment disparu - la langue grecque ne fut redécouverte qu’au début du 15ème siècle et c’est seulement avec la Renaissance que les Européens purent lire les écrits de Platon, disparus au Moyen Age - à Tombouctou, les scribes copiaient et traduisaient du Platon ? Saviez-vous que, pendant que la culture écrite en Europe était réservée aux élites qui maîtrisaient le latin, les savants de Tombouctou traduisaient leur livres non seulement en langue arabe, la langue du savoir, mais aussi dans les langues des peuples, par exemple celle des Berbères ?

Aujourd’hui Tombouctou ne compte que 30 000 habitants et la lutte pour sauver les manuscrits est dure. Ils sont menacés par les extrémistes qui interprètent à leur façon l’orthodoxie musulmane et qui veulent détruire tout ce qui ne coïncide pas à leur vision du monde. Pire encore, les familles, le moral rongé par la pauvreté et par une culture moderne, comprennent de moins en moins la valeur historique de leur héritage. La majorité des manuscrits fait en effet partie de collections privées, et leur longévité a été assurée jusqu’à maintenant par une longue tradition de la conservation dont les habitants ont été les garants.

Parmi les centaines de milliers de manuscrits qui se trouvent à Tombouctou, 2000 ont été sélectionnés pour être répertoriés, rendus publics, certains même traduits. C’est un travail en cours, qui a été interrompu par la guerre. La mission de M. Kahlal, financé par le Luxembourg, consistait, outre le travail de conservation, à trouver les moyens pour recréer une vie économique autour des manuscrits. Dans sa présentation M. Kahlal a bien su relever le paradoxe d’un monde qui ne voit pas la valeur de la culture et de l’esprit humain et qui tend ainsi à sa propre dégradation. Nous avons même reçu une leçon d’économie et, au delà des quelques divergences que nous avons, l’idée que l’économie doit être développée comme un corps organique est clairement apparue. Car si réellement nous voulons sauver les manuscrits, une liste de mesurettes isolées ne suffira pas. Il faudra d’abord construire le musée, puis pour le faire fonctionner, y installant de l’électricité. Et si ensuite nous voulons faire venir des chercheurs et des visiteurs, il faudra bien des routes !

Le dialogue constant avec la salle a dévoilé que S&P Rennes recèle une passion secrète pour l’Afrique ! La soif avec laquelle le tout a été suivi et les questions précises qui ont été posées montrent que les Français ressentent un irrésistible besoin d’"ailleurs". Tout le monde était content de découvrir cet univers nouveau et de faire connaissance avec M. Kahlal. Un jeune d’origine Africaine a trahi à la fin son émoi : pour lui la culture Africaine, si peu connue, c’est toujours une plaie béante. Le sujet a touché à son identité profonde.

Finalement, l’idée qui a marqué l’auditoire, c’est comment les chemins du futur pourront s’entrecroiser, à quel point la tâche de développer l’Afrique sera complexe, et aussi, comment la coopération peut la rendre réalisable. De l’histoire de Tombouctou se dégage un passé de tolérance et de dialogue des cultures, une plateforme de discussion de haut niveau sur laquelle M. Kahlal nous a invités à nous hausser pour réfléchir à ce qui unit les humains et à ce qui est universel. C’est cet état d’esprit où l’on recherche la vérité que nous devrons trouver plus souvent pour découvrir le meilleur du passé, sans mélancolie, et nous retrousser les manches pour bâtir le futur.