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Rapprochement russo-américain contre la Chine ? La Russie dit niet.

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Christine Bierre
Rédactrice-en-chef de Nouvelle Solidarité,
journal de Solidarité & Progrès.

S&P—Donald Trump remuera ciel et terre pour remporter les prochaines élections présidentielles, y compris en faisant appel aux recettes éculées de son ancien chef de campagne présidentielle, le réactionnaire Steve Bannon, écarté de la Maison Blanche en 2017. Des recettes qui ont malheureusement bien marché aux Etats-Unis tout le long du XXe siècle !

Est-ce bien dans l’intérêt des Etats-Unis ? Tels des morts vivants, Bannon et ses amis « anglo-américains » ont donné une quatrième vie au Comité sur le danger actuel (Committee on the Present Danger (CPD), en mars 2019, dans le but de relancer une croisade maccarthyste qui pourrait aboutir à dresser un nouveau rideau de fer, cette fois-ci contre la Chine. Toujours le diviser pour régner, méthode impériale britannique...

Comité sur le danger actuel

Petite leçon d’histoire. Le premier CPD fut fondé en 1950 pour promouvoir la première Guerre froide contre l’Union soviétique. Parmi ses fondateurs, le néoconservateur Paul Nitze qui fut, jusqu’à sa mort en 2004, le Monsieur Guerre Froide des institutions de la défense et des affaires étrangères des Etats-Unis. Quel parcours ! Auteur principal d’un rapport secret du Conseil national de sécurité, publié dans l’ère Truman (NSC68), véritable manuel de guerre contre le communisme pendant les années qui suivirent, Nitze sévissait encore dans les années 2000 en tant que secrétaire d’Etat à la défense, sous Daniel Rumsfeld.

Après sa dissolution en 1952, le CPD est recréé en 1976, cette fois pour assurer une réponse unifiée contre la détente et les accords de réduction d’armements SALT de la présidence de Jimmy Carter. Trente-trois de ses membres furent ensuite intégrés à l’administration Reagan. Sa troisième vie démarre en 2004, après les attentats du 11 septembre, où il fut mis sur pied pour mobiliser les esprits dans la guerre internationale contre le terrorisme. Le sénateur Joseph Lieberman et l’ancien directeur de la CIA, James Woolsey, en faisaient partie. Ils utilisèrent cette guerre non seulement pour soumettre les pays occidentaux à leur férule, mais aussi pour déclencher des guerres contre les pays arabo-musulmans qui ne courbaient pas l’échine devant leur pouvoir. Sa dernière vie a démarré en mars 2019, sous le nom de « Comité sur le danger actuel – Chine ». Outre Steve Bannon, on y trouve encore de solides anti-communistes, comme Frank Gaffney ou Norman Podhoretz. Ses membres sont aussi interchangeables avec ceux de la Henry Jackson Society.

Mais tout cela est-il bien dans l’intérêt des Etats-Unis ? Aujourd’hui comme hier, ces hommes tenteront une énième fois de diviser le monde en blocs ennemis et d’obliger les principaux pays à les rallier sous la menace de la terreur nucléaire, afin de maintenir le bloc occidental sous la coupe, non des Etats-Unis, mais de ceux qui à Wall Street et à la City de Londres, font vivre cette relation si « spéciale », anglo-américaine.

Or, le réel intérêt des Etats-Unis, en tant que nation, est de coopérer avec la Chine et la Russie, comme Roosevelt le fit durant la Deuxième Guerre mondiale, afin d’organiser un monde de relations apaisées grâce à la coopération économique et au développement mutuel.

Trop tard !

Réussiront-ils à rétablir leur emprise par la terreur ? Pour cela, il leur faudra briser l’alliance sino-russe, constituée dans l’adversité, dans la période qui suivit les sanctions et la diabolisation décrétées par l’OTAN contre la Russie, suite à la réincorporation de la Crimée dans la mère patrie.

Cette alliance est devenue depuis un véritable cauchemar pour les amateurs de Guerre froide occidentaux, qui voient mal comment faire face à ce duo. Après avoir tout fait pour empêcher Donald Trump de coopérer normalement avec la Russie, aujourd’hui, ayant échoué dans toutes leurs manœuvres pour le destituer, ils tentent de se retourner contre la Chine et de faire ami-ami avec la Russie.

De Chine comme de Russie, cependant, le message envoyé à ces « apprentis sorciers » est le même : c’est trop tard, vous avez perdu la main. Dans un entretien à la chaîne de télévision chinoise CGTN (en langue française), Ding Yifan, un chercheur de haut niveau à la Commission de la recherche et de développement du Conseil d’État chinois, l’a dit très clairement en réagissant à la menace de « découplage » entre les économies américaines et chinoises brandie par Donald Trump. « Ils pensent que ce sont eux qui ont lancé la mondialisation et que s’ils la quittent, (…) il y aura la démondialisation. N’oublions pas que les économies émergentes, les BRICs, la Turquie, l’Indonésie et quelques autres (…), sont plus importantes aujourd’hui que le G7. » Le G7 n’est que l’une des puissances dominantes dans le monde, précisa Ding Yifan, et si les économies émergentes décident de poursuivre la mondialisation, elle continuera. « Si [le G7] se retirait de ce processus… il souffrirait encore plus car il quitterait les marchés les plus importants du monde. (…) Je dirais même, ajouta-t-il, que ce serait un comportement suicidaire de leur part. »

Du côté russe, les plus hauts responsables disent aussi « trop tard » à Henry Kissinger, l’un des inspirateurs de la nouvelle croisade de Donald Trump contre la Chine. Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères a déclaré, lors d’un entretien à la première chaîne russe de télévision, dans l’émission « Grand Jeu » du 22 décembre : «  Washington veut enfoncer un coin entre La Russie et la Chine, mais la Russie ne va pas détériorer ses relations avec Beijing juste pour faire plaisir aux Etats-Unis  », rapportait Tass.

Un G7 avec la Russie mais sans la Chine ?

Autre passe d’armes, la proposition faite par Trump lors d’un appel téléphonique avec Poutine, le 1er juin, d’inviter la Russie au G7 qu’il doit organiser en septembre, sans y inviter la Chine. Du point de vue de la Chine, l’affront était encore plus cinglant, puisqu’il était question d’y inviter l’Australie, la Corée du Sud et l’Inde, pays qui forment très exactement, avec le Japon, l’axe indo-pacifique avec lequel les Etats-Unis tentent de contenir la Chine.

La réponse de Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, ne s’est pas fait attendre. Le 2 juin, elle évoquait cette question dans son point de presse : « L’idée d’un G7 élargi est un pas dans la bonne direction, mais ne permet pas de véritable représentation universelle : par exemple, il est presque impossible de s’engager dans des tâches importantes sans la participation de la Chine ». Zakharova a pris bonne note des remarques du président Trump lorsqu’il déclare que dans sa forme actuelle, le G7 est un « groupe de pays très hors du temps, qui ne représente pas correctement ce qui se passe dans le monde. (…) Notre position sur cela est bien connue. Il est impossible de s’attaquer aux problèmes politiques et économiques globaux au sein des clubs exclusifs des pays occidentaux. ». Pour Zakharova, le format efficace serait le G20 au sein duquel aussi bien le G7 que les BRICS sont représentés.

L’accord New Start

Même sourde oreille de Moscou, face à l’idée lancée par Donald Trump que la condition pour que les Etats-Unis renouvellent leur signature du traité New Start limitant les armements nucléaires stratégiques, qui arrive à son terme en février prochain, est que la Chine rejoigne ce Traité. Or, cette dernière a toujours refusé d’en faire partie sous prétexte que le plafond des vecteurs et des têtes nucléaires – 700 lanceurs et 1550 têtes nucléaires pour chaque signataire – dépasse de loin le nombre de ses armes nucléaires, qu’elle maintient au stricte minimum. Le 7 mai dernier, c’est une véritable « bulle puante » que Marshall Billingslea, le négociateur américain pour le contrôle des armements, a lancé contre la Chine, en disant que c’est la Russie « qui doit amener la Chine à la table des négociations ». C’est une tentative de jouer sur la crainte que pourrait avoir la Russie de se sentir menacée par les armes chinoises sur son flanc sud.

Sur tout cela, Serguei Ryabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères, déclara le 29 mai au National Interest de Washington, que les arguments de chacun de ses partenaires lui paraissait recevables, mais que la Russie n’y est pour rien : « C’est à Washington de gérer cela avec Beijing. » Quant à l’avenir du New Start, il asséna cette évidence : « Il est dans l’intérêt de tous d’étendre ce qui existe – c’est-à-dire un New Start dans la forme où il a été signé et ratifié – et de renvoyer les questions litigieuses et non résolues (…) à une date ultérieure. »

A la question de savoir si l’administration n’aurait pas exigé que la Chine fasse partie du Traité, rien que pour avoir un prétexte pour l’enterrer, Ryabkov a répondu qu’à ce stade, « son point de vue sur les chances que le traité New Start soit maintenu s’approchent rapidement de zéro, et je pense que le 5 février 2021, ce traité deviendra tout simplement caduc. »

Enfin, alors qu’on lui demandait si l’attitude américaine envers la Russie ne visait pas à pousser cette dernière, par inadvertance, à opérer un rapprochement avec la Chine, Ryabkov répondit :« La réalité est que nous ne croyons pas que les Etats-Unis, dans leur état d’esprit actuel, soit une contrepartie fiable, nous n’avons aucune confiance, pas la moindre. Nos calculs et nos conclusions sont moins liées à ce que fait l’Amérique, et beaucoup, beaucoup plus à d’autres choses. Et nous chérissons nos relations proches et amicales avec la Chine. Nous le voyons comme un partenariat global stratégique dans différents domaines et nous entendons le développer davantage. »

Répondant sur le fond de la question, Serguei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, déclara qu’en démantelant toute l’architecture des traités du contrôle de l’armement nucléaire, «  la réalité est que l’administration américaine est en train de déphaser le terme de ‘stabilité stratégique’ et d’introduire une nouvelle notion, celle de la rivalité stratégique entre grandes puissances ». En d’autres termes, elle est en train de remplacer le concept de « stabilisation d’une situation » par la recherche d’un « affrontement ».

Devant cette montée des hostilités, il faut garder la tête froide et proposer inlassablement la voix de la raison : la perspective d’un sommet entre la Russie, les États-Unis, la Chine, l’Inde, sommet auquel la France a aussi vocation à participer, comme elle l’a fait sous le général De Gaulle, pour jouer un rôle d’inspiratrice et de catalyseur d’un ordre mondial plus juste permettant de sauver la paix mondiale.