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Le Liban au carrefour du nouveau paradigme, la Chine offre son aide

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Christine Bierre

S&P—Le Liban est prêt à s’ouvrir au nouveau paradigme des relations internationales et de la coopération économique qui s’organise autour des BRICS et d’autres pays émergents. Sans pour autant fermer la porte à l’ancien. Le Liban annonce vouloir choisir entre les meilleures offres pour sa reconstruction.

Avec une économie physique qui s’est totalement effondrée, dans un contexte aggravé par l’arrivée de 1,5 million de réfugiés syriens pour seulement 5 millions de citoyens libanais, et d’un système bancaire qui s’est déclaré en faillite en mai 2020, le Liban a désormais une chance de s’en sortir. Il faudra cependant veiller à ce qu’il ne devienne un champ de bataille sanglant dans la lutte entre l’ancien paradigme, incarné par les agents locaux de la géopolitique anglo-américaine, et ceux qui, au contraire, veulent tracer une nouvelle voie pour le pays, orientés cette fois vers l’est (Chine, Russie).

La révolte populaire qui a éclaté le 15 octobre 2019 contre les banques spéculatives et les politiciens corrompus, et qui se poursuit depuis, a poussé le président Michel Aoun à nommer un nouveau Premier ministre, Hassan Diab, pour remplacer Saad al-Hariri. Trop proche des intérêts occidentaux, sa dynastie avait pillé le pays pendant trois décennies. Le 15 juin, Diab lançait les premières salves de la guerre contre la corruption, qui a vu des centaines de milliards de dollars détournés par les partis politiques de gauche comme de droite, et par les représentants de toutes les confessions. Les banques furent le principal vecteur de ce racket national-international.

Pour résoudre sa crise financière, le Liban négocie depuis 2018 avec des « donateurs » internationaux. Le FMI s’est dit prêt à « aider », mais en exigeant des mesures draconiennes en garantie, parmi lesquelles la privatisation de ce qui reste des entreprises publiques rentables au pays. La dernière proposition du FMI était de légaliser le haschisch, seule activité agricole restant aujourd’hui dans cette catégorie ! Le calcul cynique est que sa légalisation permettrait à l’État de générer des revenus en taxant son commerce.

Par ailleurs, le Liban subit des pressions de la part des États-Unis et de l’UE pour arrêter tout commerce avec la Syrie. Le 17 juin, les États-Unis ont adopté la loi dite César sur la protection civile en Syrie, qui impose des sanctions contre quiconque se livrerait au commerce avec la Syrie. Pour les Syriens, qui ont déjà souffert de sanctions antérieures ayant provoqué l’effondrement de leur économie, cette loi César signifie une famine de masse, comme vient de le confirmer l’envoyé spécial des Nations unies en Syrie.

Les exportations libanaises étant obligées de passer par la Syrie pour atteindre les pays arabes, cela signifie que le Liban souffrira également. Les dirigeants et le peuple libanais se retrouvent donc dans une situation où ils doivent soit se faire complices du meurtre de masse du peuple syrien, soit subir la colère des Etats-Unis.

C’est dans ce contexte que le chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, a prononcé un discours télévisé le 16 juin pour dénoncer la loi César, en jurant de la combattre. Cependant, l’essentiel de son discours fut consacré à deux autres questions : 1) la nécessité de rompre les négociations avec le FMI, ce qui fut fait depuis, et 2) demander l’aide de la Chine pour reconstruire son économie productive.

Nasrallah a réitéré ce qu’il avait déjà dit en novembre 2019, à savoir que les entreprises chinoises sont disposées à investir des dizaines de milliards de dollars au Liban dans les infrastructures, l’industrie et l’agriculture. Il précisa que la Chine était disposée à construire une voie ferrée moderne reliant le pays du nord au sud (de Tripoli à Naqoura), à construire de nouvelles centrales électriques et de nouveaux ports. Le secteur de l’électricité au Liban coûte à l’État 2 milliards de dollars par an en subventions et en pertes de revenus.

Rappelons que le Hezbollah est le principal allié du président Michel Aoun dans le nouveau gouvernement formé en novembre 2019. Alors que l’année dernière, le gouvernement chinois était resté silencieux face aux propositions de Nasrallah, cette fois-ci, l’ambassade de Chine à Beyrouth a publié le communiqué suivant :

Ces derniers jours, les médias libanais ont suivi avec intérêt la coopération concrète entre la Chine et le Liban.

Répondant aux demandes de renseignements qui lui ont été adressées, l’Ambassade de Chine au Liban a indiqué que la partie chinoise est prête à mener activement une coopération concrète avec la partie libanaise sur la base de l’égalité et du bénéfice mutuel, dans le cadre d’un travail conjoint pour construire la Ceinture et la Route.

La Chine s’est engagée à coopérer avec d’autres pays principalement par le biais du rôle de ses entreprises, du rôle leader du marché et du rôle de catalyseur joué par le gouvernement et les opérations commerciales. Les entreprises chinoises continuent à suivre avec intérêt les opportunités de coopération dans les infrastructures et d’autres domaines au Liban et restent en contact avec la partie libanaise à cet égard.

En mars 2019, une très importante délégation chinoise s’est rendue au Liban et une grande conférence sur la Ceinture et la Route s’est tenue à Beyrouth. Les délégations commerciales et officielles chinoises ont proposé de financer et de construire divers projets d’infrastructure, industriels et agricoles.

Cependant, sous le gouvernement de Hariri, l’offre de Beijing avait été rejetée. Hariri avait préféré appuyer la proposition anglo-française de 2018, soutenue par la Banque mondiale et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) lors de la conférence du CEDRE (Conférence pour le développement économique pour la réforme par les entreprises), à Paris en avril 2018. Un plan de 10 milliards de dollars en projets d’infrastructure avait alors été proposé pour le Liban. Cependant, faute d’accord du gouvernement libanais sur les conditionnalités draconiennes exigées par cette conférence, rien n’a été fait depuis.

Maintenant, le dos au mur, le Liban n’a d’autre choix que de s’ouvrir au nouveau paradigme de la coopération gagnant-gagnant. Entre temps, la Russie et l’Iran ont eu des discussions sur la situation en Syrie. Selon les observateurs de la région, ces deux pays pourraient, avec le soutien de la Chine, lancer un plan d’aide pour la Syrie. Décision qui pourrait pousser les acteurs régionaux et internationaux, une fois de plus, au bord de l’affrontement.

L’administration Trump devrait reconnaître que les politiques de changement de régime par le recours à la force militaire et à la famine de masse sont vouées non seulement à l’échec (comme au Yémen), mais pourraient conduire les principales puissances à un affrontement. Les quatre plus grandes puissances – Chine, Etats-Unis, Russie et Inde — feraient mieux de se réunir pour discuter d’une nouvelle politique à mener de toute urgence pour lutter contre la pandémie de COVID-19 et pour reconstruire l’économie mondiale, comme l’a proposé la présidente de l’Institut Schiller, Helga Zepp-LaRouche.


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