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Syrie, Yémen, Irak : comment leur rendre justice ?

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Intervention de Hussein Askary, lors de la visioconférence de l’Institut Schiller des 20 et 21 mars 2020 sur le thème : « Deux mois après l’investiture de Biden, le monde à la croisée du chemin. » Pour voir le programme complet et accéder aux liens vers les différents discours, cliquez ICI.


Par Hussein Askary, Institut Schiller, Suède.

Lorsque nous regardons le monde depuis l’espace, et plus précisément la confluence des continents eurasien et africain, nous découvrons une région, appelée à tort « le Moyen-Orient ».

En réalité, il n’existe aucun endroit portant le nom de Moyen-Orient. L’Orient de quoi ? Et Moyen de quoi ? Aux Nations unies, il n’y a aucune « nation » de ce nom, pas plus qu’à la FIFA, si vous êtes un passionné de football, vous ne trouverez d’équipe dénommée ainsi.

C’est la Compagnie britannique des Indes orientales qui, depuis Londres, a inventé ce terme pour désigner ses colonies et ses dépendances. Vous avez donc le Proche-Orient, le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient, selon leur éloignement par rapport à Londres. Pas plus que les Nations unies ou la FIFA, les pays de cette région n’utilisent cette terminologie coloniale britannique. Nous faisons appel à des critères scientifiques pour situer les continents. Ainsi, nous avons l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud, l’Asie centrale et notre région, l’Asie occidentale. En incluant l’Afghanistan et même le Pakistan, nous disons « Asie du Sud-Ouest ». (...)

La géopolitique a transformé l’Asie du Sud-Ouest en « Moyen Enfer ». Regardez le désastre en Libye et en Irak et les crimes contre l’humanité commis contre les populations du Yémen et de la Syrie en les privant de nourriture et de médicaments, et en détruisant leurs infrastructures.

N’oublions pas non plus la situation critique du peuple palestinien en Cisjordanie et à Gaza, qui souffre de l’occupation israélienne et qui ne sait pas s’il aura un jour un État ou une patrie. Mais notre but ici n’est pas de chercher à nous venger, mais d’obtenir justice pour les victimes de ces guerres sans fin. Et nous voulons le faire en construisant un bel avenir pour les enfants d’aujourd’hui et pour les générations à venir. C’est notre définition de la justice, honorer les victimes en offrant à leur progéniture un avenir prospère et pacifique. Ce travail peut et doit commencer maintenant, pas demain !

Allons donc voir l’Asie du Sud-Ouest et son voisinage immédiat. Nous avons devant nous une région de près d’un demi-milliard d’habitants, principalement des jeunes de moins de 23 ans, relativement bien éduqués. C’est aussi le centre de nombreuses civilisations anciennes – Mésopotamie, Perse, Syrie, Égypte, Éthiopie et Yémen – et le berceau du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Il se trouve également qu’elle possède deux tiers des réserves connues d’hydrocarbures du monde. Mais surtout, outre la jeunesse de sa population, c’est un véritable carrefour entre continents.

Interventions et initiatives des LaRouche

Abou Dhabi

L’expression « carrefour entre continents » a été utilisée par l’homme d’Etat et économiste américain Lyndon LaRouche, dans un discours prononcé à Abou Dhabi en mai 2002.

Dans ce discours, auquel assistaient les ministres du Pétrole et la moitié du cabinet des Émirats arabes unis, LaRouche identifia trois éléments incontournables pour parvenir à la paix et au développement dans cette région :

1. Développer les ressources en eau et lutter contre la désertification ;

2. L’industrialisation, en utilisant le pétrole non pas comme un produit d’exportation générant une rente financière, mais comme une matière première industrielle pour la production pétrochimique et plastique, augmentant ainsi de plusieurs ordres de grandeur la valeur ajoutée et l’utilité de chaque baril de pétrole ;

3. Au lieu d’utiliser le pétrole et le gaz comme carburant, construire des centrales nucléaires à la fois pour dessaler l’eau de mer et pour alimenter l’industrie en énergie.

Cinq ans plus tard, le gouvernement d’Abou Dhabi lançait son programme nucléaire civil, avec la construction du plus grand groupe de centrales nucléaires de la région à Al-Baraka. La deuxième tranche de cette centrale vient d’être mise en service le mois dernier. Chacune des centrales produit 1250 mégawatts d’électricité et de la chaleur industrielle.

Mais il en faut bien davantage, comme nous le verrons plus loin.

Israël-Palestine

Cependant, les initiatives de LaRouche dans cette région n’ont pas commencé en 2002, mais dès 1975, lorsqu’il fut reçu à Bagdad, ma ville natale. A cette époque, il présenta au monde son « Plan Oasis », un projet permettant de parvenir à la paix entre les nations arabes et Israël sur la base d’un développement économique mutuel, et non de simples accords politiques sur le papier.

De nouveau en 1993, lorsque l’accord d’Oslo fut signé entre Palestiniens et Israéliens, M. LaRouche suggéra immédiatement : « Sortons immédiatement nos pelles et nos bulldozers et commençons à construire l’infrastructure économique nécessaire », sinon les extrémistes des deux bords feront tout pour saboter le processus de paix en provoquant des actions violentes.

Malheureusement, ils ont réussi, parce que les États-Unis, l’Europe et les Israéliens étaient occupés à faire des transactions immobilières, au lieu de développer une économie productrice de richesse pour toute la région, comme le conseillait LaRouche. Et par marchés immobiliers, j’entends de longues négociations pour savoir quel morceau de terre je reçois, lequel tu reçois, etc.

Après les terribles attentats du 11 septembre 2001, (…) les Etats-Unis et l’OTAN se déchaînèrent dans cette région, en commençant par l’Afghanistan, suivi par l’Irak en 2003. Puis nous avons eu le soi-disant « Printemps arabe », qui fut utilisé comme un tremplin pour envahir d’autres pays encore, comme la Libye et la Syrie en 2011 et le Yémen en mars 2015.

Tout en faisant campagne pour arrêter ces guerres destructrices, M. LaRouche et notre association avons présenté aux États-Unis, à l’UE et à ces nations, des solutions alternatives basées sur la compréhension des réalités du terrain, sur notre connaissance de l’économie physique et sur l’importance de cette région pour le monde.

Comme vous le savez peut-être, M. et Mme LaRouche et l’Institut Schiller ont élaboré depuis le début des années 1990 le concept de « corridors » de développement transcontinentaux ou de « ponts terrestres », qui allait devenir le pont terrestre eurasien-africain, également connu sous le nom de « Nouvelle Route de la soie ».

Le gouvernement chinois comprit très rapidement qu’il s’agissait de la bonne stratégie pour l’avenir et en 2013, le président Xi Jinping lançait l’Initiative une ceinture, une route » (ICR), qui fut approuvée par plus de 136 nations et inaugura une vaste transformation de l’économie mondiale, en dépit de l’opposition massive des États-Unis et de certains de leurs alliés.

Nous avons tenté d’accorder les concepts d’économie physique de LaRouche avec l’ICR comme stratégie de reconstruction et de pacification dans cette région déchirée par la guerre. En 2014, nous développions le projet « Opération Phoenix  » pour reconstruire la Syrie et l’intégrer dans la Nouvelle Route de la soie.

Mon collègue Ulf Sandmark se rendit en Syrie au plus fort de la guerre, fin 2015, puis plus tard, pour présenter ce plan aux dirigeants syriens. C’est dans ce contexte que nous avons rencontré l’oratrice de notre dernière table ronde, Mme Bouthaina Shaaban, conseillère politique et communication auprès de la présidence syrienne.

L’opération Phoenix prévoit de reconstruire les villes syriennes en les connectant à la Nouvelle Route de la soie par voie terrestre et maritime, tout en mettant en œuvre la stratégie des « Cinq mers » proposée par le président Bachar Al-Assad avant le début du conflit.

Avant la guerre, la Syrie était autosuffisante, aussi bien sur le plan alimentaire que pharmacologique et d’autres biens stratégiques. Mais la plupart de ses capacités productives ont été détruites par la guerre. Un autre volet important de notre opération Phoenix consiste à créer une banque ou un fonds national de reconstruction et de développement. Ironiquement, le modèle choisi reprend l’idée de crédit national telle que l’avait développée Alexander Hamilton, le premier secrétaire américain au Trésor et l’un des pères fondateurs de la république américaine. Une nation souveraine doit avoir la capacité d’émettre de façon autonome des crédits pour accroître sa productivité structurelle. En même temps, elle peut conclure avec d’autres nations souveraines des accords sur des crédits à long terme et à faible taux d’intérêt pour l’importation de technologies et de savoir-faire en provenance de ces pays. C’est ainsi, par exemple, que les États-Unis ont aidé l’Allemagne dans la période de reconstruction qui suivit la Seconde Guerre mondiale.

Yémen

Parlons maintenant du Yémen. En 2015, la soi-disant « coalition saoudienne » déclencha une guerre contre le Yémen. Ce n’est pas une guerre civile, mais une invasion étrangère soutenue par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Cependant, même aux moments les plus sombres de cette guerre, des Yéménites, en particulier des jeunes, se sont tournés vers notre mouvement pour obtenir un soutien contre la guerre, mais aussi pour y puiser des idées pouvant rassembler la population autour d’un concept de paix par le développement. Leur initiative, ils l’ont baptisée « Parlement des jeunes des BRICS »

Ils commencèrent à enseigner dans leurs cercles les conceptions économiques de LaRouche. Avec leur concours et celui de l’Autorité d’investissement yéménite, nous avons élaboré un premier plan pour la reconstruction du Yémen et sa connexion à l’ICR. Nous l’avons appelé « Opération Felix » (le miracle heureux de la reconstruction du Yémen), en nous inspirant du surnom d’Arabia Felix (l’Arabie heureuse), que les Grecs et les Romains de l’Antiquité avaient donné au Yémen, car ses habitants étaient les plus prospères et les plus heureux.

Nous avons étudié comment le concept de « corridor de développement  » développé par Lyndon LaRouche pouvait s’appliquer en fonction de la répartition démographique, du climat et des ressources naturelles du pays.

Nous l’avons ensuite associé à l’ICR pour faire du Yémen et de l’Arabie du sud un pont entre l’Asie et l’Afrique. Le développement des ports du Yémen fait également partie de la stratégie de la Route de la soie maritime. L’opération Felix fut approuvée par l’Autorité yéménite de l’Investissement, lors d’un événement spécial organisé à son siège en juin 2018.

Ainsi, dès que la paix sera rétablie au Yémen, la reconstruction du pays pourra pleinement démarrer, car les grandes lignes d’un plan concret sont déjà disponibles. Comme dans le cas de la Syrie, nous avons également plaidé pour la création d’une banque nationale de reconstruction et de développement. Je pense d’ailleurs que notre orateur invité du Yémen, M. Hisham Sharaf, ministre des Affaires étrangères, abordera cette question lors de son intervention au cours de cette conférence.

L’Irak

En 2020, j’ai été interpellé sur deux questions par un groupe de jeunes Irakiens, lors d’un débat animé en Irak :

1. la suspension, par le gouvernement irakien, de la construction du grand port stratégique de Faw, près de la ville méridionale de Bassora, sur le Golfe ;

2. le blocage par ce même gouvernement d’un accord de coopération avec la Chine, appelé Cadre de coopération en matière d’exportations et de crédits, plus connu sous le nom d’« Accord pétrole contre reconstruction » entre les deux pays.

Il s’agissait d’un accord de crédit conclu en mai 2018 entre le ministère irakien des Finances et la Société chinoise d’assurance des exportations et des crédits (Sinosure), en vue de créer un fonds dédié, abondé par les revenus pétroliers mensuels provenant d’une fraction des achats chinois de pétrole irakien.

Ce financement serait complété par des prêts bancaires chinois dans un rapport de 1 à 6. Le capital ainsi mobilisé, d’environ 10 milliards de dollars, serait ensuite utilisé pour des investissements dans des projets d’infrastructure en Irak, réalisés par des entreprises chinoises : ports, aéroports, routes, chemins de fer, projets énergétiques, logements, hôpitaux, systèmes d’approvisionnement en eau et d’évacuation des eaux usées.

Cela permettrait une remise à niveau complète des infrastructures irakiennes, détruites par les guerres lancées par les États-Unis et la Grande-Bretagne depuis 1991.

L’abandon total de leur maintenance, sous les gouvernements contrôlés par les États-Unis et la Grande-Bretagne depuis l’invasion de 2003, a infligé à l’Irak, ce pays autrefois si prospère, des pénuries chroniques, réduisant par exemple l’électricité disponible à 4 ou 5 heures par jour. Idem pour l’eau, les soins de santé, l’éducation, etc.

Mais cet accord avec la Chine n’a pas été immédiatement mis en œuvre. Lorsque le Premier ministre Adel Abdul-Mahdi l’a finalement activé en octobre 2019, il fut soudainement confronté à une « révolution de couleur ».

Démarrée comme une protestation légitime contre la pénurie de services et la corruption rampante qui gangrène le pays, elle fut détournée par des forces qui la transformèrent en une révolte violente.

Lorsque les États-Unis ont assassiné le général iranien Qasem Soleimani et le chef de la Mobilisation populaire irakienne à Bagdad, le 3 janvier 2020, le chaos s’aggrava et ce fut le dernier clou planté dans le cercueil du gouvernement Abdul-Mahdi, contraint de démissionner, provoquant d’office la paralysie de l’accord Chine-Irak.

Le nouveau gouvernement, qui n’était qu’une formation temporaire, suspendit l’accord et utilisa les fonds de la reconstruction pour résoudre les problèmes budgétaires à court terme du gouvernement. Je n’en dirai pas plus sur cet accord, car notre invité, le député irakien, en parlera lui-même lors de notre conférence.

C’est dans ce contexte qu’un mouvement de jeunes vit le jour à la fin de 2020 en Irak, exigeant la validation de l’accord et sa mise en œuvre. Je mis à profit mes connaissances de l’économie physique de LaRouche, de plans de reconstruction élaborés précédemment et notre concept de Nouvelle Route de la soie, pour donner des cours à ces jeunes sur des plateformes de réseaux sociaux. Ces groupes commencèrent à se multiplier et, progressivement, les médias de l’opposition irakienne en firent état. Même les membres du Parlement prirent note de ce mouvement et de ses revendications.

Si l’on considère l’Irak dans le contexte de l’ICR, on constate qu’il peut devenir un nœud central reliant les Routes de la soie maritimes et terrestres, et tirer parti de sa situation géographique ainsi que de ses ressources humaines et naturelles.

Cela ne deviendra possible que grâce à l’investissement infrastructurel. Dès lors, l’Irak sera en mesure de reconstruire sa capacité de production industrielle et agricole, se libérant ainsi de sa dépendance vis-à-vis de la rente pétrolière. En effet, ces dernières années, les fluctuations des cours du brut ont eu un impact dévastateur sur le plan économique et social. En outre, en exploitant ses hydrocarbures, l’Irak peut devenir un géant de la pétrochimie.

Pour conclure, une image de ces jeunes et de la mobilisation sociale qu’ils ont lancée dans leur pays. Je connais certains d’entre eux, bien sûr, mais d’autres font ces choses spontanément. Regardez ces jeunes gens : ils ont entre 14 et 17 ans, ils viennent d’une ville du sud de l’Irak où les conditions de vie sont les pires. Que demandent-ils sur ces affiches ? Si nous entamons le processus de reconstruction, ces jeunes peuvent devenir ingénieurs et ouvriers du bâtiment, sinon ils risquent d’être recrutés par une milice ou un groupe extrémiste.

C’est le choix auquel ils sont confrontés, et vous pouvez voir quelle est leur préférence. Ce sont les questions dont nous devrions discuter. Quel choix voulons-nous leur donner, à eux et aux autres jeunes du monde entier, c’est à cela que cette conférence est consacrée.

Enfin, je dirai que les peuples d’Irak, d’Iran, de Syrie, d’Afghanistan et du Yémen ne cherchent pas à obtenir un châtiment ou une vengeance pour ce qui leur a été fait. Ils demandent simplement la paix et le droit à un niveau de vie décent. Mais, croyez-moi, ils continueront à se battre contre les envahisseurs de leur pays. Si vous pensez pouvoir les affamer pour les soumettre et les forcer à renoncer à leur souveraineté, leur indépendance et leur dignité, vous vous trompez. Vous n’avez rien appris et vous ne connaissez rien à l’histoire.

Mais si vous faites comme M. LaRouche l’a dit à plusieurs reprises, « retirez les bombardiers, les drones et les snipers, et apportez les tracteurs, la technologie et les ingénieurs », alors les peuples d’Asie du Sud-Ouest vous accueilleront à bras ouverts. C’est ce que signifie la justice pour moi, et pour eux.