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Helga Zepp-LaRouche : L’Afghanistan à la croisée des chemins - cimetière des empires ou début d’une ère nouvelle ?

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Samedi le 31 juillet, date de la prochaine conférence internationale de l’Institut Schiller américain (nous ajouterons dans les prochains jours l’invitation avec la liste des conférenciers et vous informerons si il y aura la traduction française.

D’ici là voici un texte de Helga Zepp-Larouche , présidente de l’Institut Schiller, qui fait le point sur comment briser le cercle de plus de 30 ans de « guerres permanentes » (Iraq, Libye, Syrie, Yémen, …) :

Et la vidéo (en anglais) d’Hussein Askary de l’Institut Schiller sur l’Afghanistan :

Afghanistan : The Future Creates the Present


Par Helga Zepp-LaRouche

Présidente de l’Institut Schiller

Suite au retrait précipité des militaires des États-Unis et de l’OTAN d’Afghanistan -les troupes américaines ont presque toutes été évacuées en pleine nuit sans même qu’en soient avisés leurs alliés afghans -ce pays est maintenant devenu, pour ce qui n’est vraisemblablement qu’un bref moment, le théâtre de l’histoire mondiale. Les événements s’y succèdent à grande vitesse : sur le terrain, les forces talibanes ont réalisé des gains territoriaux rapides dans le nord et le nord-est du pays -causant des tensions et des inquiétudes considérables au Turkménistan, en Ouzbékistan et au Tadjikistan-et elles ont aussi capturé le poste frontalier occidental d’Islam Qala, qui gère d’importants flux commerciaux avec l’Iran. Pendant ce temps, l’Iran, le Pakistan, l’Inde, la Russie, la Chine et les autres pays dont les intérêts sécuritaires se trouvent menacés par les événements d’Afghanistan ont mis en branle une intense activité diplomatique.

Une solution strictement afghane peut-elle être trouvée ? Une guerre civile entre le gouvernement afghan et les Talibans peut-elle être évitée ? Les groupes terroristes, tels que Daech, qui commence à reprendre pied dans le nord, et Al-Qaïda, peuvent-ils être démantelés ? Ou bien la guerre entre factions afghanes va-t-elle se poursuivre, et avec elle l’expansion de la production et de l’exportation d’opium, ainsi que de la menace mondiale de terrorisme islamiste ? L’Afghanistan va-t-il à nouveau sombrer dans la violence et le chaos, et devenir un danger non seulement pour la Russie et la Chine, mais aussi pour les États-Unis et l’Europe ?

Ces questions ne trouveront une réponse positive que dans la mesure où les États-Unis et l’Europe considèrent d’abord, avec une honnêteté brutale, les raisons pour lesquelles cette guerre est devenue un fiasco aussi extraordinaire, une guerre menée pendant 20 ans par la plus grande puissance militaire du monde appuyée par les forces militaires de 50 autres nations contre un pays peu développé et relativement peu peuplé. Plus de 3 000 soldats de l’OTAN et des forces alliées, dont 59 soldats allemands, et un total de 180 000 personnes, dont 43 000 civils, y ont laissé la vie. Cette « action » a eu un coût financier de plus de 2 000 milliards de dollars pour les États-Unis et de 47 milliards d’euros pour l’Allemagne. Vingt ans d’horreur où, comme la chose se produit généralement en temps de guerre, toutes les parties ont été impliquées dans des atrocités ayant des effets destructeurs sur la vie des combattants, y compris sur la vie des nombreux soldats qui sont rentrés chez eux affectés par le syndrome de stress post-traumatique et qui, à partir de ce moment, ont été incapables de mener une vie normale. La population civile afghane, après dix ans de guerre avec les Soviétiques dans les années 1980, suivis d’une brève pause, a dû subir 20 années supplémentaires de guerre dévastatrice.

En fait, il aurait dû être clair dès le départ qu’une telle guerre ne pouvait pas être gagnée. L’application, suite aux attentats terroristes du 11 septembre 2001, de la clause de défense mutuelle de l’OTAN en vertu de l’article 5 était basée sur la présomption qu’Oussama ben Laden et le régime taliban étaient à l’origine de ces attentats.

Or, comme l’a souligné à plusieurs reprises en 2014 le sénateur américain Bob Graham, président de la Commission d’enquête conjointe du Congrès américain sur les activités de la communauté du renseignement avant et après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, les deux derniers présidents américains de l’époque, Bush et Obama, ont supprimé la vérité sur les sponsors du 11 septembre. Et c’est en raison de cette suppression que la menace de Daech pour le monde est alors devenue possible. Le 11 novembre 2014 en Floride, Graham déclarait dans une interview :

« Des histoires inédites continuent de se propager et bien des questions restent sans réponse sur le 11 septembre. La question la plus fondamentale est peut-être la suivante : les attentats du 11 septembre ont-t-ils été perpétrés par 19 individus isolés, qui, sur une période de 20 mois, ont été capables de prendre l’esquisse d’un plan élaboré par Oussama ben Laden et de le convertir en un plan de travail détaillé, de mettre ce plan en pratique et, enfin, d’exécuter une série de missions extrêmement complexes ? Réfléchissons à ces 19 personnes. Rares étaient celles qui pouvaient parler anglais. Rares étaient celles qui étaient même déjà venues aux États-Unis. Les deux présidents de la Commission du 11 septembre, Tom Kean et Lee Hamilton, ont déclaré qu’il était hautement improbable que ces 19 personnes aient pu faire ce qu’elles ont fait, sans un soutien extérieur pendant la période où elles vivaient aux États-Unis. Je suis tout à fait d’accord avec eux.... D’où venait donc ce soutien ? »

Cette question n’a toujours pas reçu de réponse satisfaisante. L’adoption de la loi JASTA (Justice contre les états sponsors du terrorisme)aux États-Unis, la divulgation des 28 pages précédemment classifiées du rapport de l’Enquête conjointe du Congrès sur le 11 septembre 2001 gardées si longtemps secrètes, et le procès que les familles des victimes du 11 septembre ont intenté au gouvernement saoudien ont fourni des éléments de preuves suffisants sur le soutien financier réel des attaques. Mais, hélas, l’investigation de toutes ces pistes a été retardée par des moyens bureaucratiques.

La seule raison pour laquelle nous mentionnons les incohérences relatives du discours officiel sur le 11 septembre, est pour souligner le fait que la définition de l’ennemi dans cette guerre était, en fait, fausse dès le départ. Dans un livre blanc sur l’Afghanistan publié par le BüSo (Mouvement de Solidarité pour les libertés civiles -en Allemagne) en 2010, nous avions souligné qu’il est difficile de gagner une guerre dont l’objectif n’a pas été correctement défini, et nous avions alors exigé le retrait immédiat de l’armée allemande.

A tout le moins, une fois que les « Afghanistan Papers » eurent été publiés par le Washington Post sous le titre « At War with the Truth » (Enguerre contre la vérité)-c’est-à-dire en 2019 -on aurait dû mettre un terme à cette guerre. Ces documents révélaient que cette guerre était un désastre complet depuis le début, et que toutes les déclarations de l’armée américaine sur les prétendus progrès réalisés étaient des mensonges délibérés. Le journaliste d’enquête Craig Whitlock, qui a publié les résultats de ses trois années de recherche, qui contenaient des documents obtenus en vertu de la loi sur la liberté d’information (FOIA) et des déclarations provenant de 400 « initiés, » a démontré l’incompétence absolue avec laquelle cette guerre a été menée.

Et puis, il y a également eu les déclarations stupéfiantes du lieutenant-général Douglas Lute, tsar de l’Afghanistan sous les administrations Bush et Obama, qui, lors d’une audience interne devant le « Bureau de l’Inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan » en 2014, avait déclaré : « Nous n’avions aucune compréhension réellede l’Afghanistan -nous ne savions pas ce que nous faisions ... Qu’est-ce que nous essayons de faire ici ? Nous n’avions pas la moindre notion de ce que nous avions entrepris..... Si le peuple américain connaissait l’ampleur de ce dysfonctionnement ... qui oserait avouer que tout cela était en vain ? »

Malgré la publication de ces documents, rien ne s’est passé. La guerre a continué. Le président Trump a tenté de ramener les militaires au pays, mais sa tentative a été obstruée par l’armée américaine. Ce n’est que maintenant, alors que la priorité s’est déplacée vers l’Indo-Pacifique avec pour objectif l’endiguement de la Chine et l’encerclement de la Russie, que cette guerre absolument futile a pris fin, au moins en ce qui concerne la participation de forces étrangères.

Le 11 septembre a apporté au monde non seulement la guerre d’Afghanistan mais aussi, quelques semaines plus tard, le Patriot Act, qui permettait la création de l’État-espion sur lequel Edward Snowden a jeté une lumière révélatrice. Cette loi constitue une révocation d’une partie importante des libertés civiles qui figuraient parmi les accomplissements les plus remarquables de la Révolution américaine, et qui sont inscrits dans la Constitution américaine, subvertissant ainsi la nature républicaine des États-Unis.

De plus, les cinq principes de coexistence pacifique, qui constituent l’essence du droit international et de la Charte des Nations unies, ont été remplacés par une emphase croissante sur « un ordre international fondé sur le droit, » qui reflète les intérêts et la défense des privilèges de l’establishment transatlantique. Tony Blair avait déjà donné le ton à un tel rejet des principes de la Paix de Westphalie et du droit international en 1999 dans son infâme discours de Chicago, qui fournissait la justification théorique des « guerres sans fin » -c’est-à-dire des guerres interventionnistes menées sous le prétexte de la « responsabilité de protéger »(R2P), une nouvelle sorte de croisades, où les « valeurs occidentales, » la « démocratie » et les « droits de l’homme »sont censés être transférés -avec des épées ou avec des drones et des bombes -à des cultures et des nations issues de traditions civilisationnelles complètement différentes.

Par conséquent, le fiasco désastreux de la guerre d’Afghanistan, qui succède à ceux des guerres du Vietnam, d’Irak, de la Libye, de la Syrie, et du Yémen, doit de toute urgence devenir le point de départ d’un changement complet de direction par rapport aux 20 dernières années.

Depuis l’éruption de la pandémie de Covid-19 au plus tard, un type d’événement qui était absolument prévisible et dont Lyndon LaRouche, suite aux changements funestes apportés au système de Bretton Woods en 1971, avait prévu ledéveloppement probable dès 1973, un débat de fond aurait dû être lancé sur les axiomes erronés du modèle libéral occidental. La privatisation de tous les éléments des systèmes de santé a certes apporté des profits lucratifs aux investisseurs, mais les dommages économiques infligés, le nombre de décès et les problèmes de santé sur le long terme ont brutalement mis en évidence les points faibles de ces systèmes.

Les turbulences stratégiques provoquées par le retrait des troupes de l’OTAN d’Afghanistan offrent une excellente occasion de réévaluer la situation, de corriger la présente orientation politique et d’adopter une nouvelle politique orientée vers des solutions positives. La longue tradition de manipulation géopolitique de cette région, dont l’Afghanistan a représenté un des points centraux à travers une évolution qui s’étend du « Grand Jeu » de l’Empire britannique au XIXe siècle jusqu’à l’« Arc de crise » de Bernard Lewis et Zbigniew Brzezinski, doit être enterrée une fois pour toutes. Pour la remplacer, tous les pays de la région -la Russie, la Chine, l’Inde, l’Iran, le Pakistan, l’Arabie saoudite, les États du Golfe et la Turquie, entre autres, -doivent s’unir dans une stratégie de développement économique qui constitue un intérêt commun pour tousces pays, un intérêt défini par un ordre supérieur, qui subsume les intérêts nationaux étroits dans le meilleur intérêt de chacun. Cet ordre supérieur doit inclure le développement d’une infrastructure transnationale, une industrialisation à grande échelle et une agriculture moderne pour l’ensemble de l’Asie du Sud-Ouest, tel que cela a été proposée en 1997 par l’EIR et l’Institut Schiller dans des rapports spéciaux, puis dans l’étude « The New Silk Road Becomes the World Land-Bridge. » La Russie avait également produit une étude similaire en 2014 pour la proposer au sommet du G-8, mais, hélas, c’était l’année où elle s’en est fait exclure.

En février 2021, les ministres des Affaires étrangères du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Ouzbékistan se sont mis d’accord sur la construction d’une ligne ferroviaire reliant Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan, à Peshawar au Pakistan, en passant par Mazar-e-Sharif et Kaboul en Afghanistan. Une demande de financement auprès de la Banque mondiale a été déposée en avril. En même temps, la construction d’une autoroute, le Khyber Pass Economic Corridor, entre Peshawar, Kaboul et Douchanbé a été décidé entre le Pakistan et
l’Afghanistan. L’autoroute s’inscrira dans le prolongement du Corridor économique Sino-Pakistanais (CPEC), projet phare du projet « Une Ceinture une route » de la Chine.

Ces voies routières et ferroviaires doivent être transformées en corridors de développement efficaces, et une connexion est-ouest entre la Chine, l’Asie centrale, la Russie et l’Europe,ainsi qu’un réseau d’infrastructures nord-sud allant de la Russie au Kazakhstan, et de la Chine à Gwadar au Pakistan, sur la mer d’Oman, doivent être construits.

Tous ces projets posent des défis d’ingénierie considérables en raison du terrain particulièrement rocheux et montagneux d’une grande partie de l’Afghanistan, mais l’objectif commun de vaincre la pauvreté et le sous-développement, associé à l’expertise et à la coopération des meilleurs ingénieurs de Chine, de Russie, des États-Unis et d’Europe, peut « déplacer des montagnes » ... La combinaison de la Banque mondiale, de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), de la Nouvelle banque de développement des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), du Fonds pour la nouvelle Route de la soie et des prêteurs nationaux pourrait fournir les lignes de crédit nécessaires.

Une telle perspective de développement, y compris pour l’agriculture, offrirait également une alternative à la production massive de drogue qui entrave le progrès de cette région. À l’heure actuelle, plus de 80 % de la production mondiale d’opium provient d’Afghanistan, et environ 10 % de la population locale est actuellement opiomane. Il faut ajouter que la Russie déclarait, il n’y a pas si longtemps, que son plus grand problème de sécurité nationale provenait des exportations de drogue d’Afghanistan, lesquelles, en 2014, étaient responsables de la mort de 40 000 personnes par an en Russie. La mise en place d’une alternative à la culture de la drogue est dans l’intérêt fondamental du monde entier.

La pandémie de Covid-19 et le risque qu’apparaissent d’autres pandémies ont mis en évidence de façon dramatique la nécessité de construire des systèmes de santé modernes dans chaque pays de la planète, afin d’éviter que les pays les plus démunis ne deviennent des foyers de nouvelles mutations capables de réduire à néant tous les efforts fournis jusqu’à présent. La construction d’hôpitaux modernes, la formation de personnel médical, ainsi que des infrastructures nécessaires pour des systèmes de ce type, sont tout autant dans l’intérêt des divers groupes politiques Afghans que de celui de tous les pays de la région et que dans celui des pays dits développés.

Pour toutes ces raisons, le développement futur de l’Afghanistan représente un point déterminant pour toute l’humanité. C’est aussi une démonstration parfaite de l’opportunité qui réside dans l’application du principe de la Coincidentia Oppositorum, le principe de la coïncidence des opposés qu’a élaboré Nicolas de Cues. En restant au niveau des contradictions qui opposent les prétendus intérêts des nations concernées -Inde-Pakistan, Chine-États-Unis, Iran-Arabie Saoudite, Turquie-Russie -il n’y a pas de solutions.

Si, par contre, on considère les intérêts communs de tous -éliminer le terrorisme et le fléau de la drogue, vaincre de façon durable les dangers des pandémies, mettre fin aux crises des réfugiés, etc. -alors la solution est évidente. L’aspect le plus important, cependant, est la direction que choisira l’humanité –Choisirons-nous de nous enfoncer dans un nouveau Moyen-âge au risque même de voir disparaître l’espèce humaine, ou bâtirons-nous ensemble un siècle véritablement humain. En Afghanistan aujourd’hui, plus que nul part ailleurs on peut dire que« le développementest le nouveau nom de la paix ! »