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OTAN : la proposition russe que nos présidents devraient signer

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S&P—La chose est totalement inhabituelle. Alors que tout débat sur des sujets aussi sensibles que la dissuasion nucléaire passe généralement par la discrétion des canaux diplomatiques, la gravité de la situation, le bellicisme et la surdité occidentale ont conduit aujourd’hui la Russie, qui prend ainsi à témoin l’ensemble de communauté mondiale, à rendre public deux traités visant à éviter un affrontement nucléaire avec elle. Cela peut nous sembler violent ; ce l’est moins lorsqu’on comprend qu’il s’agit d’une réponse face à l’incroyable série de provocations que les Russes observent à leur frontière depuis 2014.

Tout cela nous confirme que l’OTAN est un « train fou » qu’il est temps d’arrêter, comme le pensent certains généraux français.

Le ministère russe des Affaires étrangères a rendu public le 17 décembre deux projets d’accords soumis deux jours plus tôt aux Etats-Unis et aux pays membres de l’OTAN (et donc à la France) :

• un « Traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » et

• un « Accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord ».

Tout en remettant de l’avant les principes de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats défendus par les traités internationaux, les deux textes exigent que cesse l’extension de l’OTAN vers l’Est.

En effet, comme l’explique Paul Gallagher, de l’EIR, la situation actuelle est parallèle à la crise des missiles de Cuba, à la différence près que les missiles nucléaires sont désormais déployés à la frontière russe ; à l’époque, tout le monde « libre » acceptait sans problème « la menace » que posait la présence des missiles soviétiques installés à Cuba :

En octobre 1962, c’était la frontière américaine qui était approchée, de près, par les soldats et les missiles soviétiques à Cuba, qui menaçaient d’une première frappe dévastatrice. Aujourd’hui, c’est la marche implacable de l’OTAN de plus en plus près des frontières de la Russie. Il y a soixante ans, le président John F. Kennedy avait déclaré : ‘Au cours de la semaine écoulée, des preuves indubitables ont établi le fait qu’une série de sites de missiles offensifs est maintenant en préparation sur cette île. Que cela ait lieu, dans une région bien connue pour avoir une relation spéciale et historique avec les États-Unis, est un changement délibérément provocateur et injustifié du statu quo qui ne peut être accepté par [les Etats-Unis].

Stopper l’Otan-isation de l’Europe de l’Est

La publication de ces documents survient dans le contexte d’une série de provocations belliqueuses, nourrie notamment par les efforts visant à intégrer l’Ukraine dans l’OTAN, ce que la Russie a très clairement défini comme « une ligne rouge » à ne pas franchir.

Les deux documents partent des principes énoncés dans les traités internationaux précédents, y compris dans la Charte des Nations unies, dans l’Acte final d’Helsinki de 1975, ou encore l’Acte fondateur OTAN-Russie de 1997. Ils rappellent la responsabilité première du Conseil de sécurité de l’ONU, qui est de garantir le maintien de la paix et de la sécurité internationales, ainsi que le principe de « non-ingérence dans les affaires intérieures » des Etats.

Ils réaffirment aussi qu’ « une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit jamais être menée », et que « tous les efforts possibles doivent être entrepris pour éviter qu’une telle guerre ne se déclenche entre les Etats possédant des armes nucléaires ».

Le dispositif de traité russo-américain appelle à s’abstenir de prendre des mesures « pouvant porter atteinte aux intérêts fondamentaux de sécurité de l’autre partie ». Conscient de la volonté d’Otan-isation de l’Ukraine, l’article 4 stipule :

Les Etats-Unis d’Amérique s’engagent à empêcher toute nouvelle expansion de l’OTAN vers l’Est et à refuser l’adhésion à l’Alliance aux Etats de l’ex-URSS. (…) Les Etats-Unis n’établiront pas de bases sur le territoire des Etats de l’ex-URSS qui ne sont pas membres de l’OTAN, et n’utiliseront pas leurs infrastructures pour des activités militaires et ne développeront pas de coopération militaire bilatérale avec eux.

Il est également précisé que les deux parties américaine et russe n’entreprendront aucune action militaire en dehors de leurs propres frontières menaçant la sécurité nationale de l’autre partie, ni ne feront voler des bombardiers ou naviguer des navires de guerre en dehors de leurs eaux territoriales d’une manière qui peut menacer l’autre partie. En ce qui concerne l’extension des armes nucléaires américaines stockées en Allemagne, le traité stipule que « les parties s’engagent à s’abstenir de déployer des armes nucléaires en dehors de leurs territoires nationaux et à ramener les armes déjà déployées (…) sur leurs territoires nationaux ».

« Les deux parties réaffirment qu’elles ne se considèrent pas comme des adversaires », souligne le texte, qui appelle essentiellement à ramener l’OTAN à son statut de 1997, et insiste pour que l’Alliance « ne mène aucune action militaire sur le territoire de l’Ukraine ainsi que sur celui d’autres Etats d’Europe orientale, du Caucase du Sud et d’Asie centrale ». Il demande également à toutes les parties de convenir de ne pas mener « d’exercices militaires d’un niveau supérieur à celui d’une brigade » à une certaine distance des frontières de l’OTAN d’un côté et de l’autre de la Russie et de ses alliés.

Moment de vérité

Toute personne saine d’esprit et attachée à la paix mondiale devrait considérer la proposition russe comme urgemment nécessaire, et comme un premier pas dans le retour au dialogue entre puissances nucléaires. C’est pourquoi elle doit être soutenue sans réserve ; et tous ceux qui s’y opposeront se révéleront comme des docteur Folamour modernes, candidats à la camisole de force.

Les va-t-en-guerre atlantistes l’ont d’ailleurs bien compris. A l’image du directeur général de l’OTAN Jens Stoltenberg qui a « non exclu » les négociations avec Moscou, tout en a réaffirmant le droit de l’Ukraine de demander à l’Otan de la défendre face à une Russie présentée comme l’agresseur.

Plus fin mais plus pernicieux – comme l’Empire britannique sait l’être —, le think tank du Foreign Office, Chatham House, explique qu’il serait contre-productif de dénigrer trop ouvertement la proposition russe : « Malgré des doutes sur l’objectif de ces demandes et sur la manière dont elles ont été formulées, ce serait une erreur — et potentiellement un piège plus important — de refuser l’offre de négociation », écrit ainsi Patricia Lewis.

Cependant, la réponse tarde à venir du côté des chancelleries occidentales, comme l’a regretté Sergueï Riabkov, le vice-ministre russe des Affaires étrangères. « Nous encourageons la partie américaine à considérer les propositions russes avec le plus grand sérieux, a-t-il déclaré. La situation globale reste plutôt tendue, et il est dans les intérêts de nos deux pays de trouver des moyens de résoudre ce problème ». Riabkov a prévenu que la Russie ne pourra pas tolérer très longtemps le fait que l’OTAN refuse de prendre en compte ses inquiétudes légitimes concernant les exercices militaires et autres manœuvres en territoire ukrainien.

Alexander Grushko, également vice-ministre des Affaires étrangères, a mis en garde :

Le moment de vérité est venu. Nous sommes face à une ligne rouge et nos propositions visent à nous en éloigner et à ouvrir un dialogue normal. (…) Si cela ne marche pas, nous avons signalé à l’OTAN que nous prendrons des mesures pour contrer la menace, mais il sera alors trop tard pour venir nous demander pourquoi nous aurons pris ces décisions et pourquoi nous déployons ces systèmes.

Que fera l’Union européenne ?

Réagissant finalement aux propositions russes, la porte-parole de la Maison Blanche Jen Psaki a affirmé qu’il n’y aurait « pas de discussions sur la sécurité européenne sans nos alliés et partenaires européens ». Les Etats-Unis sont « prêts à discuter » de ces documents, même s’ils incluent « certaines choses que les Russes savent inacceptables », a déclaré à la presse un haut responsable américain. Mais « s’il y a une agression de plus en Ukraine, cela aura des conséquences massives, et cela coûtera très cher », a ajouté ce haut responsable ayant requis l’anonymat.

Plus que jamais, la proposition d’une réunion d’urgence des cinq membres permanents du Conseil de sécurité (P5) gagne en pertinence, autant pour traiter le problème de l’Afghanistan, celui des pandémies que celui d’une si nécessaire nouvelle architecture de sécurité internationale. Alors que la Russie et la Chine y sont favorables, les Occidentaux regardent ailleurs...

Le président Macron, qui prendra le 1er janvier la présidence du Conseil de l’Union européenne, ne s’est pour l’instant pas exprimé à propos des traités proposés par la Russie. Il aurait pourtant l’occasion de faire valoir une position vraiment indépendante de l’UE en apportant son soutien à l’ouverture des négociations, et d’affirmer une bonne fois pour toute que l’OTAN – dont il avait très justement diagnostiqué la « mort cérébrale » — n’a rien à faire en Europe de l’Est et en mer Noire.